Actuellement, il ne fait pas bon être lobbyiste, travailler dans la stratégie d’influence ou la communication institutionnelle ! Prétendus sabotages, méthodes douteuses, basses œuvres contre la démocratie…  Et si nous remettions un peu d’ordre et de raison dans tout cela ?

Un détour historique

En France, en 1791, le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier interdisent les groupements professionnels, les corporations, les sociétés professionnelles, les syndicats, les mutuelles, les associations, etc. Les collectivités publiques, elles, n’ont plus le droit d’accepter de recevoir des pétitions. Au même moment, aux États-Unis, entre en vigueur le 1er amendement de la Constitution qui dispose que les citoyens peuvent librement intervenir auprès de leurs élus pour défendre leurs intérêts. Il a fallu 1864 puis 1884 pour que la situation, en France, évolue vers davantage de souplesse.

La défense et promotion des intérêts a pourtant toujours eu lieu : Platon lui-même n’accusait-il pas les sophistes de manipuler l’opinion publique ? Montaigne, dans certains textes de ses Essais, ne prenait-il position dans les débats publics du XVIème siècle ? Et L’histoire économique le montre également : toujours, les acteurs économiques et sociaux ont eu des intérêts différents et ont cherché à les défendre. Toujours, les professions se sont organisées (telles les corporations en France, les hanses et les guildes en Europe du Nord) et les pouvoirs politiques ont consulté. Le lobbying et la communication institutionnelle ne sont donc pas un métier nouveau ! En revanche, comme toute profession, ils s’adaptent aux évolutions de nos sociétés.

Ne pas tout mélanger !

Ceux qui, les premiers, ont vraiment compris qu’il fallait imposer des règles furent… les cabinets de conseils en affaires publiques eux-mêmes. Les pouvoirs publics sont intervenus après. Cette chronologie est importante car elle montre que les professionnels ont perçu, avant les autres, la nécessité de favoriser des comportements éthiques, transparents et respectueux de la démocratie (et donc respectueux de son opposant).

  • Ce métier s’inscrit dans un temps long : dialoguer avec les pouvoirs publics et politiques est un exercice qui se base sur le relationnel. Un professionnel ne peut se permettre de réaliser « un joli coup » en méprisant ses interlocuteurs ou les règles : il ruine sa réputation et sa capacité de dialogue.
  • Ce métier ne peut tolérer le mensonge et la malhonnêteté intellectuelle : les pouvoirs publics doivent être respectés, ils ont besoin d’expertise que seuls les professionnels d’un secteur donné sont capables de fournir. Un pouvoir public doit avoir confiance en ses interlocuteurs. Cette confiance se mérite.
  • Ce métier, comme tous les autres, se doit de respecter les règles édictées. Là encore, il en va de la réputation des professionnels, tant pour pouvoir obtenir de nouveaux clients que pour pouvoir dialoguer avec les pouvoirs publics. Sollicite-t-on les services d’un maçon peu scrupuleux ou d’un médecin bafouant son serment ?

Il est regrettable que les comportements de certains acteurs soient assimilés à l’intégralité des professionnels. Tout comme on ne saurait réduire l’ensemble des anesthésistes de France à ce médecin actuellement accusé d’avoir tué des patients, on ne peut réduire l’ensemble des professionnels du lobbying et de la communication d’influence à une vulgaire somme d’actes répréhensibles. Pourquoi le « pas d’amalgame » tant utilisé par certains ne pourrait-il pas s’appliquer ici ?

N’oublions pas, aussi, que certains pouvoirs publics nationaux et européens font eux-aussi peur propre lobbying auprès d’autres acteurs, afin que leurs propres intérêts soient le moins écornés par les discussions parlementaires et les votes !

Une indignation à géométrie variable

Ces critiques sont hélas à géométrie variable. Car tous les intérêts, d’une façon ou d’une autre, méritent d’être défendus et promus (bien sûr dans le cadre de ce qui est autorisé par la loi). C’est le propre de la démocratie ! Et ceux-là même qui dénoncent ce métier ne font rien d’autre que de chercher à défendre leurs propres intérêts, prenant à témoin la presse, l’opinion publique ou les politiques. Ils font du lobbying contre ceux qu’ils accusent de faire… du lobbying ! Il n’est qu’à lire l’actualité pour s’apercevoir qu’il n’existe pas un secteur dont les intérêts, aujourd’hui, ne soient pas représentés, revendiqués, défendus ou promus : du changement climatique aux phénomènes migratoires en passant par les soins palliatifs ou la conquête spatiale, sans oublier l’insertion des handicapés ou la lutte contre le gaspillage alimentaire, pas un secteur, pas une idée, n’est exclue du phénomène. Comme dans n’importe quelle organisation humaine, de la famille à l’entreprise, chacun cherche à défendre et promouvoir ses intérêts. Rien de plus légitime à cela.

Le pouvoir public : seul et vrai garant de l’intérêt général

Enfin, dénoncer le lobbying et la communication institutionnelle n’est guère respectueux de l’élu et des institutions publiques. Car l’intérêt général est défendu par ces derniers. Ce sont eux, et personne d’autre, qui exercent ce rôle. Ils sont jugés pour cela, notamment lors de chaque élection. Ils forment la pierre angulaire de notre système démocratique et sans eux ce dernier s’effondre. Vouloir interdire ou limiter la représentation des intérêts de certains équivaut à bâillonner la démocratie ou à considérer que l’élu n’est plus capable de trancher en faveur du bien public. Rien de moins.

Prenons donc du recul et faisons preuve de discernement : l’environnement législatif et réglementaire doit prendre en compte les intérêts des uns et des autres. De là provient, aussi, une forme de paix sociale et un contexte favorable à la croissance économique. Ce n’est pas dans la création d’un ordre ou la qualification en profession réglementée que réside la solution mais bien plus dans un regard pragmatique, lucide et honnête sur ce métier.

Quittons l’émotionnel et retrouvons la raison !

Ludovic Espitalier-Noël – www.influences-reputation.com