Nous avons perdu beaucoup d’argent en ne nous consacrant qu’à notre association professionnelle et à mon réseau. Nous aurions dû utiliser tous les outils possibles, ce que nous n’avons pas fait…

La société Card&Pay et ses 60 salariés sont spécialisés dans les paiements électroniques. Filiale d’un groupe basé au Japon, son chiffre d’affaires est en hausse régulière et elle jouit par ailleurs d’une excellente réputation. Elle siège au Conseil d’administration de la fédération professionnelle française de l’industrie des paiements.

Alors que l’été s’achève, la Commission européenne présente un projet de règlement relatif aux paiements. Parmi les 36 mesures proposées, l’une d’elles (mesure 28) est considérée comme particulièrement dangereuse par Card&Pay : l’obligation de mettre les technologies récemment développées à la disposition des nouveaux entrants. La Commission veut en effet renforcer la concurrence au bénéfice des consommateurs et accélérer l’innovation.

La fédération sectorielle à laquelle Card&Pay appartient se réunit afin que soit élaborée une position commune, sur chacun des articles. L’entreprise se prononce ouvertement contre la mesure 28, mais elle est seule. En réalité, l’obtention d’un consensus sur chacun des articles du projet européen est très difficile. Chaque membre défend ses propres intérêts : tout est sujet à négociation, compromis et marchandage. Pourtant, Card&Pay ne désespère pas de rallier d’autres membres à sa cause. Et elle se refuse à agir seule : elle estime que ses intérêts seront bien mieux défendus par une structure collective et par les relais dont elle bénéficie au sein de ses réseaux. Agir isolément, c’est vouloir tuer une mouche avec une épée…

Les mois passent, Card&Pay est moins isolée au sein de la fédération sectorielle mais la mesure 28 n’est toujours pas la priorité de la majorité des membres. Lorsque la position finale est rédigée et soumise au vote des membres, cette mesure n’est pas même mentionnée.

Entretemps, les autres décideurs publics (parlement européen et Etats membres) se sont exprimés et soutiennent le projet de la Commission, à quelques réserves près. Un vote peut intervenir très rapidement. Pour Card&Pay, il est bien trop tard pour intervenir : toutes les parties prenantes ont validé leur(s) choix et elle ne peut plus du tout influencer les uns ou les autres. Elle n’a pas voulu agir et défendre seule ses propres intérêts, mais aucune structure collective n’a été capable et disposée à finalement combattre avec elle : ses intérêts étaient beaucoup trop spécifiques et individuels.

Ainsi, ayant surestimé le poids politique de son réseau, Card&Pay sera contrainte de mettre plusieurs de ses technologies à disposition des nouveaux entrants, et donc de ses concurrents. Ces derniers vont bénéficier de plusieurs millions d’euros d’investissements sans même les avoir déboursés. Card&Pay ne pourra pas tirer profit de ses propres innovations autant qu’elle l’aurait souhaité. Son chiffre d’affaires prévisionnel devra être revu à la baisse, ainsi que ses perspectives de croissance.

L’entreprise sait, dorénavant, qu’influencer les pouvoirs publics au sein d’une structure collective n’exclut pas un autre levier tout aussi puissant et efficace : l’action individuelle. Les réseaux et relais ont aussi leurs limites.